Les Ignorants - Le paradoxe de la laïcité à la Française
Chapitre -1
Note de l’auteur
Ce récit est largement basé sur une expérience personnelle de l’auteur. Il a été traité d’ignorant et menacé d’être chassé du pays où il travaillait en 2017 après avoir révélé son athéisme…
Si la trame et les événements sont profondément ancrés dans la réalité vécue, certains éléments, dialogues et personnages ont été modifiés, condensés et romancés pour les besoins de la narration.
Il est possible que le lecteur reconnaisse des situations ou des lieux ; cependant, tous les noms, identités et détails personnels ont été changés pour préserver la vie privée.
Chapitre 1
LA CERTITUDE
Le lycée Voltaire occupait un angle mort du dix-neuvième arrondissement, coincé entre les tours de La Villette et les immeubles vieillissants de la rue de Crimée — cet endroit où Paris hésite encore entre gentrification et abandon. Les tags du préau racontaient cette hésitation dans un langage que Thomas Durandon avait appris à déchiffrer au fil des ans, même s’il refusait obstinément d’en tenir compte dans ses cours de philosophie.
La salle 204 baignait dans cette lumière d’octobre qui traverse mal les vitres sales, dessinant des zones d’ombre où les élèves se réfugiaient pour somnoler durant les dernières heures du vendredi. Thomas referma la porte, déposa sa sacoche sur le bureau et contempla les trente-deux visages tournés vers lui, partagés entre lassitude et attente.
— Aujourd’hui, nous parlons de la laïcité, annonça-t-il en traçant trois colonnes sur le tableau blanc.
Il écrivit en majuscules :
RELIGION — LAÏCITÉ — ATHÉISME.
— Qui peut m’expliquer la différence fondamentale entre ces trois concepts ? demanda-t-il, les bras croisés, en adoptant la posture des grands débats.
Fatima leva la main aussitôt. Son voile bleu marine impeccablement ajusté encadrait un visage fin, un regard vif. Thomas hocha la tête : en terminale L, c’était l’une de ses meilleures élèves, malgré les réserves de certains collègues.
— La religion impose une vérité révélée qui s’applique à tous ses fidèles, dit-elle calmement. La laïcité, elle, ne favorise aucune croyance et permet à chacun de pratiquer librement sa foi. L’athéisme, c’est le refus de toute divinité.
Thomas sourit, satisfait.
— Exactement, Fatima. La laïcité n’est pas l’ennemie de la religion. C’est un cadre qui protège toutes les croyances en refusant d’en privilégier une seule.
Un ricanement monta du fond de la salle. Hassan Benali, isolé comme toujours, fixait le professeur d’un air mi-provocateur, mi-blasé. Thomas choisit d’ignorer Hassan.
— La laïcité à la française, reprit-il en marchant devant le tableau, repose sur trois piliers : la liberté de conscience, la séparation des Églises et de l’État, et la neutralité de la puissance publique. C’est un équilibre fragile, mais essentiel.
Son regard balaya la classe, mosaïque de prénoms venus des quatre coins du monde.
— Sans la laïcité, comment vivre ensemble dans une société aussi diverse ? Comment garantir à chacun la liberté de croire ou de ne pas croire ?
Malik leva la main.
— Mais, monsieur, est-ce que la laïcité n'incite pas les gens à abandonner leur religion ? Ma mère dit que c’est pour ça qu’il n’y a plus beaucoup de chrétiens en France.
Thomas s’approcha, répondit d’une voix douce :
— Non, Malik. Elle n’oblige personne à abandonner sa foi. Elle demande simplement qu’elle reste personnelle et que l’État n’en impose aucune.
Hassan leva la main à son tour. Thomas savait que cela serait moins simple.
— Vous dites que la laïcité respecte toutes les religions, lança-t-il. Mais, en réalité, elle les affaiblit. Elle réduit Dieu à une opinion. Pour un croyant véritable, Dieu n’est pas une opinion, c’est la Vérité absolue.
Le silence tomba. Thomas respira profondément.
— Je comprends ton point de vue, Hassan. Mais justement, la laïcité existe parce que chacun a sa vérité. Sans elle, les conflits reprendraient.
— Ou alors, dit Hassan, c’est que certaines vérités sont fausses et qu’une seule est vraie.
La tension monta. Thomas trancha :
— Dans ce cours, nous raisonnons sans prétendre détenir la vérité absolue. La laïcité permet ce débat sans persécution.
Puis il ajouta :
— La France a choisi la laïcité après des siècles de guerres de religion. Ce n’est pas une attaque contre la foi, c’est une protection pour tous.
Fatima reprit :
— Je porte le voile, monsieur, mais je suis d’accord avec vous. La laïcité me permet de croire librement.
— Merci, Fatima. C’est exactement ça.
Hassan ricana encore, murmura quelque chose en arabe ; Fatima lui lança un regard noir.
La sonnerie mit fin au cours. Le brouhaha habituel remplit la salle tandis que Thomas effaçait le tableau, conscient d’avoir vu, une fois encore, les fractures de la société affleurer.
Fatima, en sortant :
— Merci pour ce cours, monsieur. C’est important d’en parler.
— Merci à toi.
Hassan fut le dernier à partir.
— Un jour, vous verrez que la neutralité n’existe pas, monsieur Durandon. On est toujours du côté de quelque chose.
Thomas demeura seul, le silence revenu, la phrase résonnant encore.
Une heure plus tard, il quitta le lycée après quelques mots échangés en salle des professeurs. Le ciel d’octobre glissait vers le gris anthracite. Les lampadaires s’allumaient déjà rue de Crimée tandis qu’il marchait vers le métro.
Le trajet jusqu’à son studio du onzième se fit dans l’anonymat de la ville fatiguée. Les voyageurs évitaient les regards, absorbés par leurs écrans. Dans le métro, Thomas relut ses notes sur Spinoza — liberté et nécessité — pour le cours du lundi.
Son appartement, situé au quatrième étage d’un immeuble haussmannien ancien, mais bien entretenu, était un mélange éclectique de livres et de meubles Ikea assemblés avec soin. Il ôta ses chaussures, lança la bouilloire.
Par habitude, il alluma la télé. Journal de vingt heures. La présentatrice affichait ce visage grave réservé aux nouvelles importantes.
ATTENTAT À RENNES — BILAN PROVISOIRE : 17 MORTS.
Thomas demeura figé. La bouilloire électrique avait fini de chauffer l’eau. Les images habituelles — gyrophares, civières, témoins en larmes — défilaient encore. Un véhicule avait foncé dans la foule sur la promenade de la Vilaine, en pleine soirée. Dix-sept morts, trente-deux blessés. Rennes, ville paisible, était devenue un champ de chaos.
Son téléphone vibra : le groupe WhatsApp du lycée.
Vous avez vu ? Encore un attentat. Qu’est-ce qu’on va dire aux élèves lundi ?
Les réponses s’enchaînaient — colère, tristesse, lassitude. Thomas éteignit l’écran, incapable de répondre.
Il but son thé froid, regard perdu sur les lumières de Paris. Pensant à Hassan, à Fatima, à ses élèves qui viendraient lundi avec des questions sans réponse.
La laïcité protégeait toutes les croyances, se répéta-t-il. Mais, ce soir-là, un doute s’infiltra. Quelque chose se fissurait sous la surface lisse des certitudes.
Il lut encore les articles, les bilans, les analyses précoces. Et la phrase de Hassan revenait implacablement : La neutralité n’existe pas.
Thomas Durandon s’endormit tard, convaincu que cette phrase le hanterait longtemps.
A SUIVRE...
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